X° : fracture sociale, mixité sociale ou purge sociale ?

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Il est de bon ton d’affirmer que le X°  ( 94 926 habs) est peuplé essentiellement de Bobos, c’est à dire de « nouveaux bourgeois ». C’était  en gros la tonalité de l’article de Libé  « Vive les Canettes de Bière » qui se réjouissait d’une  jacquerie sociale où les détritus, les vomis et les paquets de chips  auraient remplacé les pavés de jadis.

Mais face à  cette « thèse » pétrie de marxisme  en caramel mou ( Doit-on  qualifier Libé de « Journal de nantis  » parce que son siège -bientôt dans le IX° !- est rue Boulanger à trois pas du Canal St Martin et enregistre un m2 moyen bien supérieur au X° ?  ),  on entend aussi soutenir fréquemment   le contraire :  l’ arrondissement resterait   populaire avec une forte composition immigrée et des professions intellectuelles ou tertiaires précarisées très représentées.

Bref les uns et les autres peuvent éventuellement s’entendre  en célébrant la « mixité préservée » du X°.

Toutes ces assertions sont  à la fois  justifiées  et …parfaitement contestables.

Prenons les revenus annuels : le salaire  moyen net en France tourne autour de 27 500 € ( 39 810 € à Paris}

Or dans le X° (voir tableau Insee),  25% gagnent plus de 45 160 € et 25%  gagnent  entre  14 780 € et 45 160 €.

Soit 50% de la population totale qui est au dessus des standards moyens de l’hexagone.

Gentrification incontestable   bien illustrée par un commerce fashion ultra  pointu, « trend maker » ,  des restaurants et bars raccords et une offre culturelle en développement ( Voir l’ouverture  prochaine de la  « Librairie du Canal » rue Eugène Varlin ).

Mais attention, l’autre moitié ( 50% ) se situe  en dessous de cette moyenne :

25%  gagnent entre 0 € et 14 780 €  et 25% gagnent entre  14 780 €  et 26 790 €

On retrouve cette disparité dans la grille sociologique  Insee :

L’arrondissement compte 35% de cadres ( la plus forte composante et de loin ) mais on dénombre d’autre part  18% d’employés8% d’ouvriers et 4% d’artisans-commerçants.

Soit un total approximatif équivalent aux cadres   de 32 %.

La « résistance »  du « petit  peuple »,  totalement balayé dans le IX° ou les arrondissements centraux, resterait vive.

Encore qu’il soit vraisemblable que la catégorie hybride  des « professions intermédiaires »  ( 20%)  compte une proportion conséquente de revenus supérieurs au salaire moyen et permette d’expliquer les 50% de revenus supérieurs à 45 160 € .

En revanche les 14% de retraités sont pour l’essentiel issus  du monde populaire qui structurait hier le X° et ne dispose aujourd’hui que de petites pensions.

Si le poids des deux moitiés s’équilibre encore, la dynamique de la « gentrification » ou « boboisation » ou « embourgeoisement » est aisément observable sur un marché immobilier qui est essentiellement privé.  Et dont les prix du m2 ont augmenté de 63% en dix ans.  A  la différence du XIX° ou du XX° le parc social du X°  (11% environ du parc total) reste en effet très minoritaire.

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La « notabilisation » de l’arrondissement  induit en outre  un effet boule de neige   avec l’ arrivée de plus en plus accélérée  de patrons de presse ( Serge July, le Dr de Libé,  habita longtemps rue La Fayette prés du métro Louis Blanc), de plasticiens de renom, d’acteurs, de chanteurs plus ou moins people … Qu’ils soient vaguement  de gauche ne change pas grand chose à notre démonstration.

En vrac : les cinéastes Catherine Breillat et Claire Denis  (les pionnières du Canal ), la photographe Carole Bellaïche,  Mathieu Amalric (Fbg St Denis),  Douglas Kennedy, l’auteur américain de polars à succès souvent cité,   Mélenchon installé  un temps pas loin de Château-Landon,  mais aussi  Frantz-Olivier Giesbert (Fbg St Denis) et son fils Alexandre,  le Dr de Marianne Joseph Macé-Scaron ( Fbg St Martin ) arrivé voilà peu, et , dit-on depuis une date encore plus récente, Auré­lie Filip­petti et Arnaud Monte­bourg.

Bref, la gentille fable de la « Mixité » entre  » Petits  » et « Gros revenus » n’est déjà  plus le fait du X° dans sa totalité  mais seulement de certains quartiers  qui résistent au rouleau compresseur..

La  devise  immobilière implicite des Bobos est  à peu prés celle-ci : « Tout ce qui est à moi est à moi et tout ce qui est à toi est négociable ».

A commencer par les biens des retraités en partance vers d’autres cieux. Que ce soit ceux de la grande périphérie ou ceux du cimetière. Et particulièrement dans les quartiers faubouriens populaires, style « prolo-gabin » ou « atelier »  très recherchés,  qui ont fait  l’objet d’une rénovation comme le  Quartier St Marthe ( voir l’étude).

Peu probable  donc que  les RMISTES et revenus modestes  reconquièrent le « Bas X°. De la Rue Martel au Faubourg Poissonnière assimilés au IX¨ en terme de standing. Ou encore le carré magique  oriental entre République et le Canal ( Rue de Lancry, de Marseille, Beaurepaire, Dieu, Yves Toudic, des Vinaigriers… ).  Là,  le combat semble perdu pour les héritiers d’Arletty. Et que la CGT ait campé proche des  bords du Canal St Martin  – 33 rue de la Grange aux belles – pour migrer  ensuite au 211 rue La Fayette, semble  aujourd’hui quasiment anachronique  dans l’univers  Antoine & Lilli.

Un local qui fut jusqu’aux années quatre-vingt dix un simple  marchand de couleurs.  Un vrai. Avec des pots de peinture et des pinceaux.

Dans  le « Haut X° », celui des   rues des Faubourgs, de la rue Cail  ou du Bd de la Chapelle, l’OPA massive  des Cols Blancs est certes contrariée mais tout de même bien engagée.

Pour avoir une idée précise de la gentrification rue par rue, il suffit de consulter le prix du m2  sur n’importe quel site dédié à l’immobilier.

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Le seul rempart  sérieux reste  ici et là le logement social  que la Gauche renforce un peu à la fois pour être conforme à son programme et à la Loi mais aussi  par intérêt électoral bien compris.

Une  réelle fracture sociale et les tensions qui vont avec,  peuvent alors s’observer  dans les  îlots où les deux univers coexistent    (Colonel Fabien proche de  Grange aux belles, rues du Chaudron et Philippe de Girard  …) et dans les Collèges  où s’impose  encore via la sectorisation  une mixité pour de vrai comme à celui de la Grange aux Belles.

On l’a compris  :  la réalité dynamique, implacable, c’est bien celle de  la purge sociale.

Résistible, sans doute, contenue ici et là,  mais qui était  déjà sensible, voir tableaux ci dessous,  dés 1982 et s’est accélérée silencieusement  à la fin des années quatre-vingt dix  et  s’emballe  depuis les années 2000. Quasiment invisible il y a encore dix ans, la purge s’affiche désormais partout.

« L’analyse de la répartition par catégorie socioprofessionnelle met en évidence une forte progression des cadres et professions supérieures. Cette catégorie forme 38,4% de la population active en 2006 contre 30,1% en 1999. En sens inverse, la part des ouvriers et employés a décru. Ils forment 33,0% de la population active en 2006 contre 40,9% en 1999. Bien que la proportion d’ouvriers et d’employés demeure importante dans le 10e par rapport à la moyenne parisienne (33,0% contre 30,1%), les différences se réduisent. »  « Paris 10°.APUR »

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Laissons la conclusion mi figue mi raisin  et tous les euphémismes et demi-mots  au sociologue Argan Aragon auteur de   « La trame des faubourgs de Paris » :

« Les « bobos parisiens » participent à la vitalité du quartier tout en la condamnant à long terme si l’enchère des loyers provoque (et cela commence déjà) l’expulsion des populations modestes vers la banlieue, au profit de l’arrivée significative de nouvelles populations. Dans toute ville, certains habitants peuvent choisir librement leur quartier, d’autres n’ont pas ce choix. Demain, le 3e et le 10e arrondissement seront peut-être aussi nettement séparés qu’aujourd’hui, mais peut-être qu’au contraire la gentrification de ces quartiers aura jeté une trame de classe moyenne, plus homogène, dans tout Paris ? « 

Guillaume Malaurie

Voir ; Structure socio-démographique de Paris X .