Eglantine Eméyé, son X° et son enfant pas comme les autres (Libération)

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Eglantine Eméyé

On est dans les années 2010, 2011. Souvent, le matin, on croise une jeune femme dont l’allure est familière. Dans la poussette, elle convoie un gamin qui n’a pas l’air au mieux. Il se débat, se tord, semble vouloir s’échapper. A force de brèves rencontres, on finit par identifier le visage télé vu sur différentes chaînes.

Eglantine Eméyé a un parfait grain de beauté sur la lèvre supérieure qui tinte bien mieux que celui de Cindy Crawford. Cette incongruité devrait faire mouche du coche pour des badinages bateaux dans une vie sans anicroches autres que celle du mercato des chaînes, qui donne le tournis aux animatrices quand vient l’été. Sauf que la parfaite brune aux douceurs rêveuses et aux politesses en retrait, hôtesse tout sauf provocante, fait duo perturbant avec un môme sévèrement abîmé. Et que ce couple mère-fils sollicite, inquiète, déstabilise.

Né en 2005, Samy est polyhandicapé. Victime d’un AVC, il souffre d’épilepsie et d’autisme. Il marche difficilement, s’automutile, se cogne la tête contre les murs. Dans la rue, sa mère doit, comme si de rien n’était, mettre le cuir de sa basket sous le crâne qui veut perforer le macadam. Samy ne parle pas, mais hurle fréquemment à la lune, au loup, à la mort. Il rend les nuits impossibles à son entourage.

Et les jours ne sont pas plus beaux, à la recherche de structures d’accueil inexistantes qu’il faut imaginer, bricoler, financer. Dans un récit sans pleurnicherie et d’une sombre drôlerie, elle explique : «Etre confrontée à ce genre de maladie, c’est comme pénétrer lentement dans des sables mouvants. Petit à petit, l’environnement devient de plus en plus hostile et on est englouti.»

Pendant huit ans, Eglantine Eméyé empoigne cette douleur qu’elle a fait naître et qui est devenue sienne, cette violence qu’elle a engendrée et qu’elle tente d’endiguer sans obtenir en retour un seul regard. Elle se lève dès que sonne l’alarme des cris furieux et des bruits tempétueux. Et c’est comme si elle disputait un tour du monde à la voile en solitaire, que rien n’aurait interrompu pendant une décennie.

En 2013, elle finit par confier Samy à un des rares services spécialisés situé dans le Var. Elle va le voir tous les quinze jours. Elle dit : «C’est très difficile d’accepter qu’un enfant soit mieux loin de vous qu’avec vous.»

Eglantine Eméyé vient d’un monde où la maternité est une fête et où la famille est une fourmilière affective aux tribulations cocasses. Elle a sept frères et sœurs, ce qui ne se fait plus beaucoup dans les années 70 quand les parents ne sont ni catholiques ni alcooliques.

Sa mère, écrivaine, veut une tribu fantasque et réparatrice. Cela va très bien au père, sous-préfet à l’humeur chantante et à l’énergie communicative, mais trop indépendant pour intégrer un cabinet ministériel. Aujourd’hui, Eglantine Eméyé apprécie «la sincérité de Bayrou» autant qu’elle déteste «le one-man-show de Sarko».

Et quand, pour rire, on lui propose un poste de secrétaire d’Etat au Handicap, elle décline. Mais on jurerait qu’elle rêve de secouer un univers qu’elle connaît trop bien, de ses bêtises administratives à ses querelles entre chapelles thérapeutiques. On parierait qu’elle y mettrait la brutalité de celles que leur physique apaisant a trop longtemps confiné au rôle d’assouplissant social.

Née coiffée dans une famille où on satisfait à satiété les désirs de la couvée, elle procrée sans s’inquiéter particulièrement. Elle dit : «Je savais que j’aurais des enfants, cela me paraissait un truc naturel.» Marco naît à l’approche de la trentaine.

Samy deux ans après. La maladie du plus jeune fait exploser le couple. Eglantine Eméyé, qui manifeste une virulence qu’on ne lui soupçonnait pas, reproche à son compagnon d’être resté en retrait quand elle s’impliquait absolument, s’y noyant presque. Sincère, elle reconnaît : «Je ne sais pas quelle place je lui ai laissée.»

Aujourd’hui, le père prend l’aîné pour le week-end, jamais le second. Après huit ans de solitude débordée, elle vit avec un réalisateur de documentaires dans une courette du Xe arrondissement où Samy a une chambre aux murs molletonnés. Elle n’aura pas d’autre enfant. Elle dit : «Ça m’angoisserait trop. Et puis j’aurais l’impression de retirer quelque chose à Samy.»

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