Une giga fête vénitienne techno-baroque sur le Canal St Martin privatisé

« TOUS LES X° » publiait le 29 octobre dernier un Appel à projets pour accompagner le Chômage du Canal St Martin qui, de Janvier à Mars 2016, sera vidé de ses eaux. Nous avions assorti cet appel d’une série de suggestions de telle manière que les onze week-ends du canal chômé puissent être l’occasion de rencontres à la fois festives et utiles entre les différents acteurs associatifs, privés et publics, des quartiers riverains.

L’appel se justifiait d’autant qu’aucune autre initiative ne semblait avoir été envisagée.

Erreur. Et la méprise s’explique aisément. Il existait en fait un projet, la « Fête du Siècle »,  préparé  avec des moyens considérables, depuis  un an au bas mot, par l’Agence privée Wato (We are the Oracle), spécialisée dans l’événementiel. Nom de code  : « Venise sous Paris« .

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Sauf que la localisation et le scénario précis de ce projet étaient et sont encore gardés top secret par les « quatorze élus parisiens » dans la confidence. C’est le jeu. Le teasing est en effet  la marque de fabrique de l’Agence Wato (1) qui ne dévoile le lieu et le détail de ses soirées que le plus tard possible pour faire monter en puissance le suspense et la curiosité.

C’est donc seulement le 3 novembre dernier que le Journal 20 Minutes révélait dans un article  intitulé « Venise s’invite à Paris… » les grandes lignes de l’événement.

Un projet festif, privé, privatif et payant, en costumes du XVIII° siècle, avec orchestre et gros moyens qui n’a pas vraiment de rapport avec celui imaginé à grands traits par « Tous les X° ». Encore qu’il ait été envisagé pour une raison identique : « une opportunité historique » confie à « Tous les X° » la représentante de Wato.

L’allusion n’est pas trop difficile à décrypter : il s’agit bien sûr du chômage décennal du Canal  qui pour sa partie encore en eau n’est plus parcouru par les bateaux : et donc libre d’accès.

Malgré cette dimension pour le moins locale, aucune des associations du X° n’avait semble-t-il été consultée ou tout simplement informée au préalable du projet. Pas plus que les membres des Conseils de quartier ou du Conseil d’Arrondissement en réunion publique.

Et pourtant, si l’on en croit  l’Agence Wato, ce projet aurait surgi à l’initiative de l’Hôtel de Ville. Selon le Directeur de la Production de Wato Foulques Jubert, c’est la Mairie qui « a suggéré l’endroit » : « Au début nous organisions nos soirées de façon pirate, ajoutait-il, maintenant la ville nous a repérés et nous propose des emplacements dont elle a les clés ».


Venons en au contenu de « Venise sous Paris » : « quatre soirs de fêtes en janvier dans un palais éphémère flottant au cœur de Paris ».

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Il s’agit  de soirées payantes (50 € par personnes pour un nombre total de places disponibles estimé à 2000) en costume vénitien.

Quand ?  Les 22, 23, 29 et 30 janvier.

Où ?  Sur une « Plateforme flottante de 2000 m2 » qui, selon nos informations, appareillerait à la hauteur de la 8° écluse, celle du Temple, vers la partie aval du Canal qui est souterraine et  qui restera en eau  jusqu’au port de l’Arsenal. Les « Services des Canaux », bien sûr au courant  de l’opération « Venise sous Paris », confirment cette localisation sur le « Bassin couvert du Temple ».

Une sorte de croisière sur « Palais Flottant », « avec des musiques classiques, d’opéra et des coups de théâtre » : un « bal vénitien avec musique électro ».  « Nous voulons représenter la place Saint-Marc avec tous les clichés touristiques, des façades vénitiennes, des vieux lampadaires, des gondoles…, précise le Directeur de Production Foulques Jubert. Mais nous ne sommes pas là pour reproduire la réalité, nous cherchons au contraire à avoir un œil artistique sur le projet et réaliser une Venise Onirique ».


Quelques questions.

Le Bassin chômé compris entre le pont tournant de la rue Dieu et les deux écluses 7 & 8  du Temple sera-t-il aménagé à la mode vénitienne pour accueillir les participants ?

Interrogée par « Tous les X° »,  l’interlocutrice de l’agence WATO  ne confirme ni n’infirme : « C’est secret » répond elle.

  • Une  hypothèse cependant envisageable puisque sur une soirée qui s’étire de 19h à 2 heures du matin, la croisière proprement dite, ne durerait que de 20 à 25 minutes.  La grande fête costumée techno-baroque aurait-elle lieu pour partie à l’air libre ? Une question susceptible d’intéresser  les riverains qui en cet endroit précis du canal s’étaient insurgés cet été  contre les incivilités des noctambules. À moins que la barge vénitienne ne sorte du souterrain que dans le Port de l’Arsenal.

Quel financement ?

  • Du « Crowdfunding », répond Xavier Simonin, le Directeur de Cabinet du Maire du X°  Rémi Féraud. Comprenez un « financement participatif » qui se clôturera le 16 novembre et devrait engranger 2000 pré-paiements pour officialiser l’événement auprès de la Mairie de Paris. « 50% des billets  sont d’ores et déjà déjà placés » affirmait-t-on  jeudi chez Wato.

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  • A raison de 50 € la place et même en imaginant les rentrées complémentaires  en boissons et autres petits fours, le chiffre de 100 000 € ou 200 000 €  semble assez léger  au regard du financement nécessaire à l’organisation de l’événement, de la communication en France et à l’étranger, de la création du  décor et des lourds travaux de sécurisation du site : « Cela fait un an et demi que je travaille dessus, raconte Quentin Thieulin, Directeur de production du studio de création Demain la veille. Malgré la « ouffitude » de l’endroit, ajoute-t-il, j’ai vite réalisé que nous étions face à des contraintes auxquelles nous n’avions jamais été confrontés ». Notamment la création de plusieurs escaliers de secours  afin de pouvoir remonter à la surface en cas de problème. 

Pour quel budget total  ?

  • La rumeur du milieu évoque les 3 millions d’€.  Wato ne donne pas de chiffres mais reconnaît bien volontiers qu’une part importante sinon essentielle dudit budget sera abondée par les « partenaires » de l’événement, c’est-à-dire des grandes marques. Pour quelle contrepartie en communication et en publicité  ? Nous le saurons « en temps voulu ».

Quel engagement des autorités municipales ?

  • Selon, Xavier Simonin, la Mairie « loue le site » à Wato car « le canal est la propriété de la Ville de Paris ».  Pour la représentante de Wato,  il s’agit d’une « mise à disposition à titre gracieux » .
  • ( NDLR. Suite à la parution du Post, Foulques Jubert, le Président de Wato, nous a contacté. Il nous a expliqué que la personne  de Wato que nous avions eu au téléphone avait commis une erreur. Il y a bien une contrepartie payée par l’Agence à la Ville)
  • Pour mettre tout le monde d’accord, parlons donc de « location gratuite » d’un espace public avec vraisemblablement des facilitations administratives : « Nous avons déjà, indique la représentante de Wato, toutes les autorisations nécessaires ». Par ailleurs, il apparait que la sécurité « a été supervisée par un  préventionniste agréé par la Préfecture ».
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En costumes civils , de gauche à droite : Rémi Féraud, Maire du Xème , Jean Louis Missika, adjoint à la Maire de Paris et Frédéric Hocquard, conseiller en charge de la Nuit.

Ce qui est sûr, c’est  que l’entreprise organisatrice avait souhaité manifester le 26 octobre en grande pompe sa reconnaissance à l’égard de l’Hôtel de Ville et des quatorze élus amis à la Mairie du X°.

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Ce soir là, confirme Wato  sur son site, « l’Agence a voulu dire Merci aux élus » et « a réuni deux cents de ses plus fidèles complices au sein de la Mairie du Xème arrondissement en présence de  Rémi Féraud, Maire du Xème arrondissement, Jean Louis Missika, adjoint à la Maire de Paris et de Frédéric Hocquard, conseiller de la ville de Paris en charge de la Nuit. »

Au programme, masques blancs vénitiens  pour presque tout le monde, personnel en habit de carnaval vénitien, chanteuse lyrique, diffusion de vidéos, coups de théâtre, concert d’opéra, présentation de costumes XVIIIe et photos de groupe. Qui furent les invités dans la Mairie du X° privatisée ? On ne sait pas trop.  Pas sûr cependant que tous les adjoints de Mr le Maire du X° aient été conviés.

Soirée Wato du 26 octobre à la Mairie du X°

Soirée Wato du 26 octobre à la Mairie du X°


Qu’importe d’ailleurs. A « Tous les X° » , nous ne sommes pas des bonnets de nuit et nous estimons qu’un peu de paillettes et de strass  sont plutôt les bienvenus en ces temps durs. Surtout si  le projet  « Venise sous Paris », plus rigolard que culturel,  peut entretenir  l’attractivité de la capitale et l’image du Canal Saint Martin urbi et orbi.

Si notre arrondissement avait pu récupérer quelques sous auprès de l’organisateur pour rénover les  balustrades très fortement endommagées du Canal, nous aurions même applaudi des deux mains. Mais bon, ne jouons pas les rabat-joie et laissons ces broutilles au budget participatif.

Ce qui pose question en revanche, c’est en premier lieu l’absence de consultation locale pendant ces longs mois de préparation de « l’événement monumental » (Wato) . Tant auprès des   associations locales que des habitants via leurs Conseils de quartiers.

Et, en deuxième lieu, c’est  le fait que rien ou presque n’ait été envisagé en amont – il y avait dix ans pour y penser depuis le dernier chômage qui remonte à  2001 –  afin d’accompagner localement la mise à sec du Canal  avec, cette fois,  les habitants et les associations.

A ces observations, Xavier Simonin répond  par deux remarques : « D’une part, dit-il, la Mairie d’arrondissement ne crée rien ex nihilo. Il faut qu’il y ait au préalable une demande citoyenne  Or personne n’est venu pour nous proposer quoi que ce soit. Aucune association n’a fait de démarche. Et d’autre part, ajoute-t-il, la ville dépense déjà dix millions d’€ pour la rénovation du Canal et elle n’a pas les moyens d’engager des somme folles pour de gros événements ».

Dont acte. Encore que les propositions issues du bénévolat et non de l’industrie du spectacle  énumérées dans l’appel à projet de « Tous les X° » ne nous  apparaissaient pas  franchement déraisonnables.


N’auraient-elles donc servi à rien ?

Pas si sûr.

Xavier Simonin indique que  la Mairie centrale annoncerait sous peu une série d’initiatives qui n’ont jusque là jamais été évoquées si ce n’est succinctement par le Maire Rémi Féraud, suite à une question de Déborah Pawlik élue de l’opposition LR ( Les Républicains) en fin de Conseil d’arrondissement ce lundi 2 novembre.

En vrac : une expo le long du canal, une autre expo itinérante à vocation historique et des événements festifs  pour accompagner notamment la pêche des poissons, et la mise à sec des bassins…

Ceux et celles qui suivent ce Blog reconnaitront peut-être un certain air de famille avec les idées (téléchargeables ICI)  que nous avions avancées le 29 octobre et qui avaient déjà provoqué des candidatures spontanées. (2)

Qui s’en plaindra ? Pas nous !

Guillaume Malaurie

  • (1) « Underwater » (I, II, III) Piscine Pailleron, « Live In The Cube » dans l’ancienne Gare Frigorifique de Bercy, « Le Serment d’Alcazar » à l’Espace Glisse du 18ème, « The Victorious Shelter » dans un bunker…-
  • (2)  « Cher Tous les X° ,
    Bravo pour votre appel à projet concernant l’accompagnement du chômage du canal, c’est un très bon exercice de créativité !
    Quelle joie de découvrir que des gens s’emparent du Canal Saint Martin à l’occasion de son prochain assèchement ! Et surtout quelle chance pour les artistes !
    Je suis moi-même artiste plasticienne et photographe. Je travaille depuis 2006 sur des installations dans la nature à base de pellicules cinématographiques et d’éléments naturels, et je cherche à étendre mon projet en milieu urbain.
    J’expose actuellement à la KOGAN GALLERY jusqu’au 19 novembre prochain , et aimerais vous inviter à voir mon travail et à discuter d’un éventuel projet à l’occasion de la mise à sec du canal.  Quand seriez-vous disponible ?  Si jamais vous ne l’étiez pas, quelle forme doit prendre le projet à vous soumettre et pour quand vous le faut-il ? Dans l’espoir de travailler ensemble à valoriser le chômage du canal, Bien cordialement, Andréa Vamos »
  • (2) Des photographes, vidéastes et commerçants locaux enthousiasmés par l’événement (le chômage du Canal) ont aussi fait des propositions concrètes.