Glucksmann, un Grand du X° vient de s’éteindre

5kqqxu-HC

On vient d’apprendre  sa disparition ce matin.

Il faut que les jeunes générations qui tètent  le sein des  scènettes médiatiques,  le sachent  : Avec « Glucks »,  la colère contre les impostures  ne fut  jamais  une posture.

La  rébellion brute,   c’était ce qui débordait quand il était sûr après de longs et sinueux chantiers de mise en  doute.

Ce philosophe là  ne fut donc  jamais un homme de cour. il demeura  décalé parmi les gros calés. Toujours les yeux ouverts.

Revient en mémoire « Zyeutes toujours », son zek des camps  soviétiques de « La Cuisinière et le Mangeur d’Hommes« .  Ce rebelle  impénitent du Goulag  qui tatouait  et retatouait  sur son front ses quatre vérités sur le système concentrationnaire. A chaque fois, les gardiens éliminaient la phrase en scalpant  une nouvelle lanière   de peau. Et à la fin, la peau du front était si tendue que le zek ne pouvait  plus fermer les yeux.

Glucksmann, ce fut toujours  « Zyeutes toujours » sur notre temps, sur l’abominable  siècle criminel que nous quittons si difficilement.  Qu’il ait été malade des yeux n’est peut-être pas seulement un accident.

Ce regard là, à la fois clair, perçant, presque transperçant, tendre et douloureux, c’est  le souvenir très fort que je  garde de lui.

Le trajet de cet  assistant de Raymond Aron qui  transita ensuite par le Maoïsme  et qui fut  ensuite un lecteur aigu, un de ces rares vrais lecteurs français si peu nombreux  à gauche,  de Soljenitsyne,   peut surprendre.

Qu’il se soit trompé dans sa séquence Gauche Prolétarienne , c’est sûr.  Mais ce ne fut pas  une erreur de calcul ou de tactique. ou de jeunesse.  Les erreurs de Glucksmann comme ses fulgurances  s’expliquent d’abord  par le souci d’épuiser  et d’essorer jusqu’à la moindre goutte les  vérités qu’il faisait siennes.

Je le revois chez lui, rue du Fbg Poissonnière,  c’est à dire aussi chez nous dans  le X°, dans la petite salle à manger rectangulaire avec Fanfan sa femme, sa complice  et  première lectrice,

Et je me souviens de lui   au centre  de la table.  Mais discret, comme s’il était sur le côté, souvent silencieux, incisif quand le verbe prenait son élan, souriant quand il vous regardait, vous,  jamais docte en tous cas , et extrêmement attentif à l’autre. Je me souviens de lui racontant ses parents dans la grande usine à broyer de la  seconde guerre mondiale.

Je me souviens  encore quand il était venu à la maison, en voisin  dans le X°, rencontrer des représentants de Mémorial, l’association des victimes du Goulag.

Je me souviens de lui à une table de Chez Vagenende sur le boulevard St Germain. Il voulait  comprendre l’Affaire du Sang.

Toujours  » Zyeutes toujours ».

Je me souviens,  toujours chez lui,  le grand salon très  viennois abrité par les palmiers et,  tout autour, la bibliothèque et ses rayonnages, Aristote à hauteur des yeux.

Là, il a donc passé ses dernières années.

Nous te saluons André.

Guillaume Malaurie