Exclusif : Les colères du Maire du X° sur la gestion par l’État des camps de migrants (Entretien)

 

« Tous les X° »   a rencontré le Maire du X° Rémi Féraud qui, depuis peu, exprime une analyse ouvertement  critique sur la gestion par l’État des campements de migrants à Paris et particulièrement dans le X° arrondissement. Il faut à ses yeux changer de méthode, faire œuvre de pédagogie, refuser l’attentisme et traiter en continu le phénomène migratoire.

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Tous les X°/ . Vous avez récemment exprimé votre inquiétude sur les insuffisances de L’État face au dernier campement de Stalingrad évacué lundi 2 Mai. Vous avez même annoncé  dans le Parisien que « nous allons au devant de graves problèmes »

 

Rémi Féraud/ Reconnaissez qu’en qualité de Maire du X°,  je commence à avoir une certaine expérience sur le sujet : l’évacuation de Stalingrad de lundi dernier était la dix-neuvième du genre à Paris et  la troisième qui intéressait directement l’Arrondissement.. Or s’agissant de la première occupation à la Chapelle qui a commencé l’Hiver 2014 et s’est poursuivie six mois jusqu’en juin 2015 dans des conditions sanitaires effroyables, je m’en veux d’avoir sous-estimé l’ampleur du phénomène. Les riverains ne comprenaient pas non plus cet apparent attentisme des pouvoirs publics. Ils y voyaient une sorte de déni et d’abandon. L ‘extrême   lenteur du traitement des migrants de la Place Raoul Follereau au milieu d’un ensemble de logements sociaux m’a également mis en colère.

Tous les X°/ Vous parlez même de « politique de l’autruche » .  Mais si  l’État  temporise, c’est   tout simplement qu’il ne dispose pas de places d’hébergement  en nombre suffisant sur l’ Ile de France pour orienter les migrants…

Rémi Féraud/ Oui c’est exact. C’est le premier volet du problème :  il manque des milliers de places dans les Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile (CADA) . Idem pour l’ hébergement d’urgence (CHU). Du coup, l’État à tendance à retarder au maximum les évacuations et les mises à l’abri. Il pense ainsi  éviter les « appels d’air » de nouveaux candidats à l’asile. Et il ne déclenche donc  les opérations d’évacuation  que lorsque la visibilité des campements est si forte qu’il n’y a pas d’autre issue. Une prise en charge dont je tiens cependant  à saluer la professionnalité et la qualité. Permettez moi de souligner ici qu’un gouvernement de gauche agit différemment d’un gouvernement de droite. Ce sont quelques 8000 personnes qui ont été prises en charge depuis un an. Mais sans le dire trop fort de peur de provoquer l’impopularité et les  appels d’air. Reste que les sauvetages ont  été menés à  bien. J’observe que quand Valérie Pecresse, la Présidente de la Région Ile de France, demande, et elle est fondée à le faire, l’évacuation du Lycée Jean Jaurès dans le XIX° , elle n’évoque guère la nécessaire  prise en charge de ces populations.

 

Tous les X°/ Bien. Mais vous estimez  que cette approche du « faire sans dire » en laissant prospérer un abcès aigu  doit aujourd’hui être profondément révisée…

 

Rémi Féraud/  Oui, Il faut affronter ce réel qui s’impose aux riverains et  n’échappe à personne. Il faut faire œuvre de pédagogie auprès des parisiens  en montrent les interactions entre le global et le local, entre les mouvements de population que l’on voit à la télévision et l’arrivée de ces réfugiés dans nos quartiers. Ce sont les mêmes hommes  dont il est question sur les écrans et sur nos trottoirs. A Stalingrad, les occupants venaient dans leur écrasante majorité des pays parmi les plus chaotiques du globe  où sévit souvent  la terreur : l’Afghanistan, le Soudan et l’Érythrée. Beaucoup d’entre eux venaient d’ailleurs de Calais suite à la fermeture d’une partie de la Jungle.

Tous les X°/ Vous pensez particulièrement au silence des pouvoirs publics qui a suivi la diffusion de la vidéo montrant les affrontements très violents entre migrants à Stalingrad ?

Rémi Féraud/  Je le répète : à Stalingrad, comme à Follereau ou La Chapelle,  laisser de longues journées les riverains sans information, sans analyse, et sans perspective face à des images  et des situations très dures, c’est attiser l’incompréhension et la tension.

Tous les X°/ Avez-vous noté une progression de l’extrême droite aux élections régionales dans les Bureaux de vote  impactés par les occupations ?

Rémi Féraud/ Nous avons regardé très attentivement les résultats  des élections régionales et je suis formel : il n’y a eu aucun impact dans les trois quartiers les plus exposés. Ni sur le vote Front National, ni sur l’équilibre local Gauche /Droite. Plus généralement, nous n’avons pas noté d’hostilité à l’égard des migrants malgré les nuisances parfois lourdes qu’ils subissent. Je tiens à souligner l’attitude très digne des habitants du X° qui tranche avec les  manifestations d’un arrondissement de l’ouest parisien.

 

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 Tous les X°/ On observe tout de même que Place Raoul Follereau comme  à la Chapelle, les zones de couchage ont été et sont toujours,  après évacuation, interdites d’accès par des barricades de bois (Barrières Vauban)  ou des grillages….

 

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Rémi Féraud/ Pour la Place Raoul Follereau, c’était une condition très ferme de la Préfecture que nous avons satisfaite y compris si la clôture des arcades a provoqué des débats contradictoires chez les riverains. A La Chapelle, les grilles ont été posées par   la Ratp qui  entamait un gros chantier de rénovation des piliers.

Tous les X°/ Envisagez-vous  aussi de procéder à une sanctuarisation physique de l’espace situé au dessous du métro aérien à Stalingrad ?

Rémi Féraud/  C’est un dispositif que l’on peut utiliser  mais je n’y suis pas favorable. Ni les grilles, ni les poutres n’empêcheront des hommes en très grande précarité materielle et morale  de se mettre à l’abri, de se regrouper et d’appeler à l’aide. Je préfère qu’en aval on assure l’ouverture de centaines de nouveaux logements d’urgence et qu’on multiplie en amont les maraudes à la frontière du XVIII° et du X° avec Emmaüs et France Terre d’Asile pour orienter au fil de l’eau les nouveaux arrivants vers les hébergements.

Tous les X°/ Vous ne seriez donc pas hostiles à la création de guichets sur place ?

Rémi Féraud/  Pourquoi pas ? Il est parfaitement illusoire de croire qu’on stoppera ou qu’on diluera les flux par la mobilisation permanente des forces de l’ordre. Notamment parce que les   migrants , de leur côté,  ont bien compris que les pouvoirs publics ne se décidaient aux prises en charge que lorsque la visibilité des campements devenait médiatiquement incontournable. Du coup, ils accélèrent la vitesse de concentration des campements et captent de plus en plus vite  la lumière, les flashs et les caméras.. A Stalingrad,songez qu’ils  étaient entre 400 et 700  le dimanche 1° Mai et très exactement 1615 le lundi  2 Mai, jour de l’évacuation!

Tous les X°/ Lors du démantèlement du campement   de la Chapelle, des groupes d’ultra gauche étaient parvenus à prendre la tête d’une partie des migrants. Notamment lors de la brève occupation de l’ex caserne Château Landon,  ce qui avait entrainé d’ailleurs quelques violences. .

Rémi Féraud/  J’observe que cette utilisation, voir cette manipulation, des migrants ne s’est plus reproduite. Nous travaillons aujourd’hui avec les associations et les travailleurs sociaux aguerris qui savent gagner la confiance de ces populations. Vous remarquerez d’ailleurs, que les tentatives pour faire venir les migrants de Stalingrad sur la Place de la République à Nuit Debout  ont échoué.

Tous les X°/  Vous ne semblez pas bien  sûr que la méthode  que vous prônez soit adoptée par l’État, à commencer par la Préfecture et le Ministère de l’Intérieur,  ou bien  je me trompe ?

Rémi Féraud/  C’est vrai:  je redoute que les vieilles habitudes continuent de prévaloir et que l’on doive gérer une nouvelle occupation pénible, compliquée  et, cette fois,  à très  haut risque dans le X° ou un autre des arrondissements populaires du Nord-Est. Si c’est le cas, je m’exprimerai plus fortement encore et tant pis si ça s’appelle de la fronde. II faut vraiment que l’on se hisse collectivement à la hauteur  de la crise migratoire majeure que connait notre monde euro-méditerranéen. Et il faut  donc  qu’on se donne les moyens pour  l’affronter et non pas seulement  la subir au coup par coup.

Propos recueillis par Guillaume Malaurie