« Sken’ City, village de la drogue à Gare du Nord » (Street Press)

illustration-la-poule.jpg

 

Gare du Nord – Paris 10e. « Ici, c’est mon bureau ! » lance un dealer de skénan, lorsqu’on le retrouve à l’angle des rues de Maubeuge et Ambroise Paré. Béret sur le crâne et par-dessus noir sur les épaules, il tient les murs de ce carrefour où il écoule des petites gélules de morphine.

Au loin, il aperçoit un client. Le vendeur promet d’offrir une dose à la jeune femme qui se tient à ses côtés si elle le ramène jusqu’à lui. Piercing au visage et capuche sur la tête, elle se précipite sur le potentiel acheteur. « Sken’ ?! Sken’ ?! », lui crie-t-elle, sa chienne en bout de laisse.

L’acquéreur, caché par des lunettes de soleil à double foyer, a le teint blafard des personnes malades. D’une voix hésitante, il essaie de négocier la boite de 14 médicaments pour 45 euros. Peine perdue. Il finit par en lâcher 60. « Et moi, il est où mon cachet ?! » s’enquiert la rabatteuse, ses 3 chiots en train de faire une sieste dans son sac en bandoulière.

Welcome to Sken’ City

Bienvenue à Sken’ City, un quartier de la Gare du Nord, où tout tourne autour d’une petite gélule rouge et blanche : le skénan. Cet antidouleur est prescrit par les médecins pour soulager leurs patients atteints de cancers ou de graves hernies discales. Mais il est détourné par les toxicomanes qui se l’injectent pour ses effets planant. On le compare même à l’héroïne, certains désagréments en moins : il est quatre fois moins cher et non coupé ce qui évite les mauvaises surprises. Résultat, le produit a remplacé l’héro dans les rues de Paris.

Ce midi, Andrea ° , 30 ans, a déboulé à Sken’ City au saut du lit pour s’en faire un shoot. « Le taquet va m’enlever mes petites courbatures et mes légers frissons liés au manque », escompte-t-il. Le circuit est bien rôdé. Sitôt sa gélule achetée sur le trottoir, il traverse la rue et file à l’accueil de l’hôpital Lariboisière où une boite remplie de jetons de ferraille est mise à disposition des toxicos. Puis il fonce jusqu’à un distributeur de seringues à 50 mètres de là. Il insère la piécette et récupère un kit d’injection. « Ici, c’est Disneyland ! » vanne-t-il, les cheveux encore ébouriffés après sa nuit de sommeil. « Les junkies étrangers n’en reviennent pas de voir que les seringues sont gratuites. »

Le village de la réduction des risques

A Sken’ City, tout est fait pour que les toxicomanes puissent consommer à moindre risque. Dans ce quartier, une myriade d’associations proposent seringues et pipes à crack gratuites pour éviter qu’ils se les échangent et se transmettent des maladies comme le Sida ou des hépatites. Chaque asso’ distribue jusqu’à 80 kits par jour, ce qui donne une estimation du nombre d’habitués.

Quelques asso’ présentes à Gare du Nord

Médecins du Monde gare un bus et effectue des maraudes tous les jours

Step et Ego proposent du matériel de consommation et un cybercafé

Safe gère les distributeurs de seringues et de pipes à crack

Le Sleep in offre un hébergement d’urgence aux usagers

Cette politique de santé publique fonctionne puisque les contaminations ont baissé chez les usagers. Mais pour certains riverains, ce maillage associatif a fait appel d’air et a transformé leur quartier en refuge pour toxicomanes en plein cœur de Paris.

Et la police ? « Monsieur, veuillez poser cette bière tout de suite ! » nous réprimande un agent alors que nous remontons la rue en compagnie … d’un dealer de skénan. Officiellement, les bleus n’ont pas le droit d’intervenir autour de ces points pour permettre aux usagers d’en profiter sans crainte. Les flics ont tout de même installé une caméra à l’angle des rues de Maubeuge et Ambroise Paré pour surveiller le petit trafic. Elle n’effraie personne. L’objectif de l’appareil pivote pour filmer une consommatrice. Cette dernière sourit et se fend d’un doigt d’honneur en sa direction :

« Salut les condés ! »

« Soussou » et « fléchette »

Dans ce quartier à part flotte une atmosphère de village. Sa porte d’entrée : les arcades mystérieuses du Cours du Départ, la ruelle parallèle à la Gare du Nord où poireautent les taxis. Sa Grand’ Place : le croisement des rues de Maubeuge et Ambroise Paré, au niveau de l’hôpital Lariboisière. Sken’ City a même son patois. Un « neuneu » est un skénan, une « ket » une galette de crack, une « fléchette » une seringue. « Et une sousou, tu sais ce que c’est ? » demande Andrea, chemise jaune ouverte jusqu’au troisième bouton. Il s’esclaffe :

« Une sousou, c’est une black qui suce pour du crack ! »Le carrefour des rues de Maubeuge et Ambroise Paré fait aussi office de café du commerce. Ici presque tout le monde se connait. « Oh dis donc, tu as bonne mine ! » lance une quadra abîmée quand elle croise Charlie °, de 15 ans sa cadette, qui réplique :

« Oui, j’ai arrêté le crack il y a 6 mois. Ça remplume. »Le trottoir, plus large qu’ailleurs, invite à se réunir. Le muret où l’on peut poser sa 8.6 prend des airs de comptoir. Et comme dans un village, les rumeurs vont bon train. On prétend qu’untel est en prison ou qu’un autre est un indic’ de la police.

Salle de shoot à ciel ouvert

Au village, on vient pour choper du skénan mais aussi pour se shooter. « Je consomme sur place. Ça me permet de me lever le matin et de ne pas rester chez moi comme un crétin ! », balance Andrea en toute honnêteté. Toilettes, halls d’immeuble, parkings… Le trentenaire à la dégaine de vacancier a essayé tous les endroits du quartier pour se faire des fix. « Une fois, je me suis même piqué dans les escaliers du métro Gare du Nord ! Les gens hallucinaient ! », fanfaronne-t-il, bracelets exotiques au poignet.

Entre 3 toxicos, il déballe son kit d’injection sur un terre-plein derrière la Gare du Nord. Le rituel est toujours le même. Il commence par se nettoyer les doigts avec une lingette puis ouvre une gélule de skénan qu’il vide dans une cuillère jetable avant d’ajouter de l’eau stérile. Avec son briquet, il enflamme un coton alcoolisé qu’il approche de la mixture pour dissoudre le produit. « D’autres brûlent le skénan pour le caraméliser avant de mettre l’eau. On dit “faire ça à la russe” car ce sont les mecs des pays de l’Est qui ont importé ça », indique-t-il, tout en mélangeant sa préparation avec le piston de la seringue.

L’opération la plus périlleuse arrive : placer un filtre au bout de l’aiguille, en évitant de le toucher avec les mains. Ce morceau de coton est indispensable pour que la pompe n’aspire pas d’impuretés. Bingo. Andrea peut enfin remplir sa seringue. Il s’injecte le produit dans le bras, tout doucement.

Crack mode d'emploi
Les contaminations ont drastiquement baissé chez les usagers. / Crédits : Emmanuel Bossanne

Ici pas de yeux révulsés, ni d’écume aux commissures comme dans les films. Sitôt le shoot terminé, le jeune homme est surtout préoccupé par ses hématomes :

« Il faut appuyer fort avec un coton à l’endroit où tu t’es piqué, sinon ça laisse des bleus. Ma copine veut que j’arrête, alors j’essaie d’être discret. »

Le fils de bonne famille…

Après son shoot de skénan, Andrea s’engouffre dans la Gare du Nord. Direction le piano en libre-service à l’entrée du hall des grandes lignes. Le grand garçon nonchalant s’assoit sur le tabouret. « Claude Debussy a écrit Children’s Corner quand sa fille de 9 ans est morte », signale-t-il, avant de se lancer dans l’interprétation d’un morceau de la pièce.

Son gros bonnet beige en forme de champignon lui donne un air de rasta blanc. Pourtant c’est de la musique classique qu’il joue. Andrea, yeux verts et barbe châtain d’une semaine, est bien né. Ses parents, PDG d’une grosse entreprise de cosmétiques, sont multimillionaires et vivent entre Monaco et Buenos Aires.

Le jeune homme a toujours aimé les drogues. Lecteur d’Aldous Huxley et de William Burroughs, il met un point d’honneur à toutes les expérimenter. « Je veux goûter la meilleure dope avant de mourir. C’est essentiel pour le développement personnel. J’ai même pris du DMT », développe-t-il. Il fait remonter l’histoire à ses 13 ans quand il fume ses premiers joints dans l’internat huppé où ses parents l’ont envoyé. Au lycée, il se met à la coke et aux ecstas. En fac de médecine, il récupère les fonds de fiole de kétamine pour sa conso perso pendant son stage en réanimation.

… et le gamin des rues

Mais le skénan ne connait pas la lutte des classes. A l’autre bout du spectre, Tony, 32 ans et bouille d’ado candide. Lorsqu’on le rencontre, il a le nez collé à la vitrine d’une boutique qui vend des montres sur le boulevard Magenta. Ce jour-là, il vient de toucher trois mois de RSA en retard et a décidé de s’offrir un cadeau : une belle Festina, sa marque préférée. Sauf que son gros sac-à-dos, sa casquette de teufeur et sa chienne en laisse, lui valent des regards suspicieux. Le vendeur ne veut pas lui ouvrir la porte. « T’es qu’un sale raciste ! Un raciste des chiens ! » crie Tony, face à la paroi en verre. Le jeune homme reste planté devant l’entrée, avec un air de défi. L’horloger finit par céder, à condition que la chienne reste dehors. 10 minutes plus tard, il ressort de la boutique avec une grosse montre argentée au poignet :

« Il voulait me la faire à 159 euros mais je l’ai négocié pour 150 euros. Pas mal, non ? »Lui n’a presque pas connu son paternel, un toxicomane mort du sida lorsqu’il avait 7 ans. A 12 ans, le garçonnet est mis à la porte du domicile familial par sa mère qui s’est installée avec son nouvel époux. 20 ans après, le jeune homme taciturne n’a toujours pas pardonné à sa génitrice :

« Elle m’a viré tout simplement parce que c’est une enculée. Quand j’étais petit, je devais la réveiller dans son bain entourée de ses mégots qui flottaient dans l’eau. C’est une poule-pondeuse. »Après 10 piges sous skénan à vadrouiller de teknival en teknival avec sa chienne et plusieurs graves hospitalisations, il s’est posé dans une chambre de bonne à Saint-Cloud et tente de se sevrer. Il tourne au stilnox. Ce puissant somnifère est un comprimé à avaler que Tony pile pour se l’envoyer dans les veines. « C’est toujours mieux que d’être accroché au sken’ », dit-il. Il montre deux grosses cicatrices d’abcès sur ses avant-bras :

« Je n’en suis pas fier. »

La belle et la bête

Tous les toxicos ne savent pas se piquer. Charlie*, 24 ans, a été initiée au skénan par son petit copain. Elle n’a jamais appris à le faire seule. « Je trouve ça très sensuel de se faire shooter par son homme », explique-t-elle. Mais il y a 6 mois, son compagnon est envoyé en prison alors elle doit trouver chaque soir quelqu’un pour lui faire son injection. Après sa journée de boulot dans un musée où elle travaille comme hôtesse, elle se rend au village pour sa piqûre. Depuis plusieurs mois, c’est Omar qui s’y colle. La jeune femme est coquette, étudiante en médiation culturelle et vit chez ses parents. Lui est un immigré venu de Géorgie qui subsiste de petits trafics et dort dans un centre d’hébergement d’urgence. « Il est vraiment sympa et ne m’a jamais demandé quoi que ce soit en échange », insiste-t-elle.

Sur la Grand’ Place de Sken’ City, elle l’apostrophe :

« – Hey bitcho !? Tu viens !? »

« – Oui Couscous ! J’arrive ! »Bitcho peut se traduire par le mot mec en géorgien. Couscous est le surnom qu’Omar lui a donné. Sur le boulevard de La Chapelle, les deux complices disparaissent dans une sanisette, ces toilettes publiques automatisées de la mairie de Paris. Omar prépare la seringue. Puis Charlie lui tend son bras. « Couscous ! Toi arrêter parler ! Toi bouger trop ! » lui intime-t-il de son français balbutiant, alors que la jeune femme continue sa discussion. Puis il enfonce l’aiguille sous la peau de sa partenaire et presse la pompe de la seringue.

Charlie

illustration-charlie_0.jpg

Charlie mène une double-vie. Le soir, la fille d’immigrés espagnols rentre dans une banlieue dortoir chez ses parents qui ignorent son addiction. Le jour, tout son temps libre tourne autour du skénan. Son mode de vie la rend anxieuse car à 24 ans, elle stagne en 3e année de licence et cumule les partiels à rattraper. La jeune fille, créoles aux oreilles et jupe sexy, est cultivée. Sous son bras, Meursault contre-enquête de Kamel Daoud, dernier vainqueur du prix Goncourt du premier roman. Elle recommande de lire Crack, de Tristan Jordis, qui raconte les bas-fonds de la porte de La Chapelle. Son livre préféré est Belle du seigneur d’Albert Cohen. « J’ai commencé à traîner ici pour rencontrer des gens exotiques à la Françoise Sagan », dit-elle encore. Jusqu’à devenir accro à l’atmosphère de Sken’ City :

« C’est un vrai spectacle, comme une petite société. Tu endosses une carapace et tu deviens la personne que tu as envie d’être. »Sa rencontre avec son mec de 20 ans son aîné semble d’ailleurs sorti d’un roman noir. Pour la soirée du 14 juillet 2012, Charlie se rend à Gare du Nord avec une copine dans l’espoir de dégoter de la cocaïne. Elles font chou blanc mais tombent sur un type drôle et un peu fou qui leur propose du skénan. C’est le coup de foudre.

« C’était romanesque. Il s’est shooté à une main dans le mollet. Je ne crois pas que beaucoup de filles seraient tombées amoureuses en voyant ça. Mais moi, ça a fait mouche. »

Le maire du village

Et le maire de Sken’ City ? Eh bien le maire c’est Momo, bientôt 40 ans et toujours un couvre-chef sur le crâne. Une cliente termine sa bouteille de Heineken et la jette par terre. « Hey ! S’il te plait ! Il y a une poubelle juste là. Va mettre ta bière dedans », la réprimande-t-il. Quelques instants plus tard, un chaland urine contre un mur à quelques mètres de là. « Oh ! Tu fais quoi là !? Il y a des pissotières juste à coté ! Ce n’est pas respectueux, ni pour les passants, ni pour nous ! », le corrige-t-il avec aplomb. L’autoproclamé « king » du village a longtemps compté parmi les principaux revendeurs de skénan. Mais il est sous contrôle judiciaire jusqu’en mai 2017. Du coup il a mis un frein à ses activités commerciales.

Le premier fonctionnaire de Sken’ City est aussi un homme apprécié de ses administrés. « Momo, c’est le seul qui t’offre une taff de crack de temps en temps. Il est humain, c’est pour ça que les gens l’aiment », vante Andrea, avec qui il s’embarque parfois dans des virées nocturnes dans les rues de Paris. Il s’est même mis dans la poche Karine, une riveraine qui a installé une banderole contre la salle shoot à son balcon. « Elle me plait bien votre pancarte ! Je suis de ton coté ! », l’interpelle-t-il, alors qu’il la croise rue Ambroise Paré. Elle lui répond par un sourire. « Bah oui, il faut être bon avec tout monde », continue le franco-algérien au physique de boxeur, catégorie poids plûme. « Moi, si j’obtiens un sourire, j’obtiens du bonheur. Ça me fait oublier la moitié de mes problèmes. Ça me fait oublier le bas-monde. »

Momo n’a connu que la rue et ses magouilles. Son odyssée commence à l’âge de 12 ans quand il fugue du domicile familial, dans la banlieue d’Alger. Son crâne est bardé de cicatrices, vestiges des coups que lui infligeait son tyran de père. Dans le 18e arrondissement, sa diplomatie et sa tchatche lui ont ouvert la porte des petits business. Il en a gardé un surnom : le Loup. « Si le lion attrape un lapin, il va le manger tout cru alors que le loup va le dépecer pour s’en faire une chaussure », philosophe-t-il, dans un remake de Jean De La Fontaine. Avec sa belle gueule, il arrive à se faire loger par ses conquêtes quand il ne dort pas chez sa mère.

Crack loup

 

LA SUITE, TERRIBLE,  , C’EST ICI