Réponse à Myriam Marzouki, par Margherita Mariano

 

 

Je suis trop vieille pour me faire siffler dans la rue et pas assez pour perdre la mémoire ; mais visiblement il a suffi d’une génération ou deux pour oublier, baisser la garde et trouver normal ou supportable ce qui se passe dans nos rues depuis une quinzaine d’années, soyons précis !

 

Riveraine depuis 25 ans, ex italienne ayant fui le machisme ordinaire (ni musulman, ni mondialisé, mais chiant quand même …), en lisant cet article, je me retrouve dans le même sac qu’Elisabeth Badinter (1)  : une bourgeoise hors sol qui n’a plus le droit de revendiquer des principes élémentaires, ni de s’exprimer librement sur les effets pervers de la misère(?)  faute de l’incarner.

 

Fatiguée de battre ma coulpe, je précise que ma fille de 25 ans , élevée dans les écoles du quartier et dans la doxa du vivre-ensemble, ne porte plus de jupes et transpire dans ses jeans par 35° à l’ombre, de guerre lasse face aux remarques, agressions ouvertes et autres sifflement qu’elle subit depuis son adolescence . Comment y échapper? Là est toute la question….

 

Oui, il y a les bonnes et les mauvaises jupes et les mauvaises sont celles que l’on porte ou pas non par goût, mais pour avoir la paix ! Oui mon pantalon en 1970 était transgressif tandis que celui de ma fille est un acte de capitulation ouverte dans un espace public ou « les femmes ne font que passer » et «  les hommes imposent leur SIMPLE être là » ( !!! ).

 

J’ai passé mes trente première années à asseoir ma dignité et les suivantes à constater une dégradation progressive à travers l’auto censure des femmes, l’intériorisation de son propre effacement, la déformation d’un bon vieux combat dont on a faussé les règles avec des perfusions de culpabilité. Nous étions porteuses de progrès (pour tous !) et nous reculons, nous nous excusons face à « toute la misère du monde » comme si nous devions seules en solder le compte économique en cédant du terrain  dans un marchandage mental bien catho ! Non, toute la science socio-économique qu’on nous sert comme grille de lecture n’est pas « émancipatrice » ; elle ne fait que cacher le recul bien réel de l’émancipation de nos filles.

 

Voilons-nous la face, voilons-nous de la tête au pieds tant qu’on y est, posons un voile pieux sur notre mauvaise conscience de gentrificateurs mal assumés.

Margherita Mariano

 

(1)  le texte de Myriam Marzouki paru dans Le Monde le 14.06.2017 :

L’affaire de La Chapelle : un enjeu « fondamentalement politique se joue dans l’espace public »

Myriam Marzouki

Metteure en scène et enseignante, habitante du quartier de La Chapelle, à Paris

 

L’affaire de La Chapelle emboîte le pas à celle dite du café de Sevran, elle-même inscrite dans le sillage de l’affaire de Cologne (Allemagne). Ce n’est pas un hasard si dans ces trois affaires nous retrouvons les mêmes protagonistes : le corps des femmes face à la présence des hommes non-blancs, et plus particulièrement des hommes musulmans ou supposés tels.

L’acte de naissance de l’affaire en question se situe dans le quotidien Le Parisien qui se faisait fin mai l’écho d’une pétition de riveraines du quartier dénonçant la disparition des femmes de l’espace public de La Chapelle. Le long entretien récent d’Elisabeth Badinter au Point est venu parachever le déplacement d’interprétation de problèmes réels sur un terrain identitaire. « Allez mettre une jupe dans certains quartiers… », s’inquiète la philosophe en Une de la revue.

Il est étonnant de constater que la jupe devient le symbole d’une féminité libérée de toute coercition sexiste et patriarcale après tant de combats féministes en faveur du port du pantalon… Mais le plus intéressant, c’est que la même jupe revendiquée ici est contestée là-bas. Là-bas : c’est-à-dire dans la poignée de collèges et lycées où quelques jeunes filles portant le foulard à l’extérieur, se sont vues interdire dans l’établissement le port d’une jupe longue et sombre, jugée trop « ostentatoire ».

L’ostentation ici n’étant pas celle d’une hypersexualisation qui jetterait de l’émoi dans la communauté scolaire mais au contraire une jupe manifestant trop visiblement une piété jugée non laïque. Il y aurait donc de bonnes jupes et de mauvaises jupes… Voilà à quoi seraient réduits la conceptualisation philosophique et l’engagement féministe aujourd’hui : de l’orthopraxie vestimentaire et surtout l’abandon de toute lecture socio-économique réellement émancipatrice et efficace.

Que le corps soit éminemment politique et que l’espace public comme cadre de coexistence des corps le soit aussi c’est une évidence. Il y a donc bien quelque chose de fondamentalement politique qui se joue dans l’espace public à La Chapelle mais le scénario, les acteurs, la dramaturgie et le décor ne sont pas ceux que fantasme ou méconnaît Madame Badinter.

J’habite depuis quatre ans ce quartier. C’est en riveraine que je parle. En tant que femme et mère de deux filles encore petites : tous mes clignotants féministes réagissent aux problèmes soulevés par les pétitionnaires initiales. Il est en effet devenu éprouvant de frayer quotidiennement son chemin au milieu du chaos qui s’accroît autour de la station de métro.

La densité masculine de l’occupation de l’espace public est indéniable et excessivement désagréable en tant que telle. Beaucoup de ces hommes sont désœuvrés, certains mendient, d’autres trafiquent, le deal est plus discret mais il est là. Mais je n’ai jamais été victime d’aucun regard ou geste déplacé, je ne me suis jamais sentie en insécurité.

Nous sommes nombreuses à fréquenter ce quartier sans y développer d’autres précautions que celles qu’en tant que femmes nous développons partout depuis l’adolescence. Les femmes n’ont pas du tout disparu de cet espace public, mais elles ne font qu’y passer, elles entrent et sortent du métro, marchent ou circulent en vélo, elles se déplacent. Il n’y a aucun plaisir à s’attarder au cœur de cet enfer urbain.

De nombreux hommes eux y stagnent, occupent l’espace en effet, imposent leur simple être-là. La question est de savoir pourquoi ils se regroupent ici plutôt que place Saint-Sulpice ou place des Vosges…

Alors, lorsque Madame Badinter affirme qu’elle « attend une enquête plus précise pour avoir un jugement définitif et savoir s’il s’agit d’une éviction délibérée des femmes de ce quartier », il est difficile de garder son calme et son sérieux. Pour ma part j’attends encore une enquête pour savoir si la sociologie actuelle du VIe arrondissement résulte d’une éviction délibérée des pauvres et une autre encore pour savoir si la relégation ethnique et raciale de nombreux quartiers de Seine-Saint-Denis est la conséquence d’une éviction délibérée des Blancs.

Il n’est pas possible d’analyser ce qui se passe réellement à La Chapelle sans abandonner la lecture culturaliste, obsédée par l’islam, qui crie au communautarisme sans même préciser ce que ce terme recouvre. Il n’est pas possible de comprendre ce qui s’y passe en ignorant la complexité des causalités sociales, économiques, migratoires et urbanistiques.

Compte tenu de cette densité de population masculine et du degré d’agressivité urbaine – circulation infernale, trottoirs défoncés, saleté endémique, entrée et sortie dans la station de part et d’autre d’un îlot central qui obligent des flux de piétons à se croiser, se frôler, se bousculer –, n’est-ce pas le si faible niveau d’agressivité sexuelle qui est plutôt étonnant ?

En réalité si comme je le constate ces hommes si nombreux se préoccupent si peu des femmes qui circulent, c’est que finalement ils sont d’abord préoccupés par la survie matérielle : vendeurs à la sauvette de toutes sortes, mendiants – eux accompagnés de femmes, enfants et vieillards – et un peu plus bas dans le quartier toute la communauté tamoule qui s’affaire entre épiceries, restaurants et magasins de téléphones sans que jamais les hommes n’importunent aucune riveraine.

Mais agressées nous le sommes pourtant en effet : ici à La Chapelle affluent toutes les misères du monde et de l’époque, la pauvreté, l’exil et la logique folle de la bagnole qui empoisonne l’air que nous respirons.

Madame Badinter s’insurge du fait que ce n’est pas en élargissant les trottoirs que la situation initialement dénoncée pourra évoluer. Et pourtant si : ce n’est pas seulement une question de trottoir mais c’est en grande partie une histoire de trottoir… Civilité et courtoisie ont autant à voir avec l’éducation individuelle qu’avec des dispositifs collectifs, les effets apaisants ou au contraire agressifs de l’espace public.

Et c’est bien de cela dont il s’agit d’abord ici. La question du harcèlement sexiste est une autre question, qui concerne la société tout entière. Et la visibilité des femmes dans l’espace public est au cœur d’une analyse complexe. Dès l’école primaire, les garçons occupent souvent la cour en jouant au foot et relèguent les filles dans les coins, les espaces sportifs de plein air sont monopolisés par les garçons sans qu’ils aient jamais été interdits aux filles…

Tous les jours à la Chapelle, ce qui agresse, ce qui effraie et attriste lorsque nous passons en jupe et en short c’est la misère, la promiscuité, c’est l’enfant syrien qui tend la main à côté de sa mère qui psalmodie, ce sont les fous de plus en plus fous, les mendiants de plus en plus nombreux, les militaires en mitraillettes postés au bas de l’escalier du métro censés nous rassurer et qui inquiètent, les sirènes de police qui déboulent et hurlent à tout va du matin au soir.

Il y a deux manières de lire le présent et préparer l’avenir : alimenter la machine à fantasme, la guerre des images, les préjugés culturalistes et les peurs. Ou considérer notre existence collective d’humains, d’êtres fragiles, dans la seule perspective urgente de lutter contre la misère sous toutes ses formes et les conditions de vie dégradées de tous.

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